Tunisie : « Nous ne sommes pas dans un Etat de droit »

Le drame de cette Tunisie méconnaissable et incompréhensible n’arrête de bousculer nos émotions du fin fond de notre être. Au point où nous perdons le sens de la vie, essayant d’effacer hier de la mémoire et d’interdire l’accès de demain à l’imaginaire. Comme si c’était un instinct de survie à un présent invivable. Oui, tout a été dit, vraiment tout. De la plume des moins avertis à la logorrhée des orateurs les plus experts, les vérités comme les propositions n’ont cessé d’être ruminées, partout où l’air passait. Mais l’interlocuteur est démuni de ses sensorielles. A quoi sert de le redire aujourd’hui ? Le redire pour un autre interlocuteur. Quand on perd tout espoir de la classe gouvernante, c’est indéniablement le moment le plus urgent pour une population de redevenir peuple.

C’est-à-dire de prendre les choses en main et de passer à l’acte salvateur qu’est celui du changement. Celui de refuser et d’arrêter l’impunité. Celui de rectifier les choix qui lui ont été imposés. Celui de décider d’un point d’arrivée et du chemin à prendre pour y aboutir. Il faut dire les choses telles qu’elles sont. Nous ne sommes pas dans un Etat de droit. Nous ne sommes pas dans un Etat tout court. « Un no man’s land » qu’on appelait autrefois Tunisie. D’abord une constitution qui ne vaut absolument rien sans cours constitutionnelle et sans conseil supérieur de la magistrature. Elle ne vaut absolument rien en présence active de tout l’arsenal des anciennes lois organiques et ordinaires ainsi que les procédures, les circulaires, les directives et les décrets-lois du système déchu.

Sans même revenir sur son fond, sa valeur effective est déjà quasi nulle. Malgré donc cette transition de démocratie de façade, garnie par deux élections des plus corrompues du tiers monde, l’on ne peut encore parler d’Etat et d’institutions, de droit et de système, sans même besoin d’aborder un quelconque bilan ou constat de ce qui se pratique au niveau des pouvoirs. Dans ce cadre, et à titre d’exemple, la circulaire se référant à la verbalisation de tout citoyen qui se fait arrêter entrain de manger ou de boire pendant le mois de Ramadan dans un lieu public en dehors des zones touristiques et la fermeture du commerce qui en sert fait partie de cet arsenal susmentionné. Elle vient d’être annulée par la présidence de la république par simple déclaration en attendant sa publication au JORT.

La décision a été appuyée par l’interprétation de l’article 6 de la constitution, nous dit-on. Or, cette même décision pourrait facilement être annulée par la cour constitutionnelle dès le lendemain de sa mise en fonction et qui s’appuierait aussi sur une deuxième interprétation du même article constitutionnel cité par la présidence. Sachant que dans le même texte il est mentionné que l’Etat protège aussi bien la religion que les libertés privées.

La religion par article défini et singulier sans la nommer et dont sa protection ne connaît aucune forme ni limites mentionnées. Un effet provisoire en l’absence de la cour et un texte contradictoire au profit de l’interprétant au pouvoir. Pareil pour le restant, qu’il s’agisse de la loi anti-terrorisme ou celle criminalisant l’agression des forces armées et l’attaque des bâtiments publics. Sur le plan juridique, le provisoire ne nous a pas quitté. Quant au niveau politique, les contradictions ne sont pas moins débiles que celles du volet juridique. Le premier parrain du jihadisme international est au pouvoir depuis 2012. Il a démarré toutes les machines à fabriquer de la chair à canon tunisienne. Au point où nous sommes devenus en si peu de temps le premier fabricant et exportateur au monde de terroristes pour toute la planète.

Son concurrent-allié, le parti du plus vieux président au monde, s’est chargé du marketing du déni et des techniques de communication mensongère en usant des armes de manipulation massive, audiovisuelles, écrites et soufflées. Ils sont même allés jusqu’à oser prêcher que Daech était à nos portes. Alors que Daech dormait tranquillement dans nos chambres à coucher. Nous sommes un danger de mort pour tous nos voisins.

De l’Est, de l’Ouest et du Nord. Et même au-delà. Des bombes humaines qui peuvent s’exploser à 6000 Km de leur terre d’origine. Et pourtant les chiffres officiels n’ont rien caché de cette liste : Plus d’une trentaine de partis politiques jihadistes, 5000 associations, 300 écoles et collèges coraniques, 180 mosquées hors-contrôle considérées comme territoires occupés, 12000 empêchés de quitter vers Daech Syrie, 9000 détenus, 1200 revenus, 4000 terroristes en Syrie et Irak, 500 en Libye. Des stations de radio et des chaines de télé d’obédience jihadiste, des milliers de pages électroniques de propagande, d’information et de communication pour les factions terroristes actives, sans compter les infiltrés dans les administrations publiques et les corps armées parmi les 150000 recrutés entre 2012 et 2014. Inutile de faire le total. Il se multiplie à la seconde où vous commencez à compter.

Parler de guerre contre le terrorisme ? De stratégie de sécurité globale ? De structures de guerre ? D’économie de guerre ? De réforme de la police et de l’armée ? On l’a fait jusqu’à l’épuisement des encriers et l’ablation des glandes salivaires. Impliquer les experts ? Les associations spécialisées ? Les centres d’études dédiés ? Réintégrer les cadres expérimentés de l’intérieur ? Ils ont frappé à toutes les portes jusqu’à l’appel de la rupture du jeûne de 4 Ramandans successifs. Cela est devenu une perte de temps mortelle pour toutes les nationalités. Nous sommes dans l’impératif de déconstruire avant de construire. Défaire l’ordre établi pour pouvoir instaurer une justice d’abord, une protection et une prévention ensuite. Punir l’incompétence, l’échec, la complicité, le crime et la trahison pour aspirer à une paix et une sécurité. Des noms ? Allons donc ! Il n’y a que les noms.

Par Seif Ben Kheder/27 Juin 2015

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